Femme amazighe du Souss dans les montagnes de l’Anti-Atlas, entre élevage, agriculture, tissage traditionnel et artisanat amazigh.

Une année dans la vie d’une femme amazighe du Souss : au rythme de la terre, des saisons et des traditions

Dans les montagnes de l’Anti-Atlas, au cœur du Souss, la vie n’a longtemps pas été organisée autour d’un calendrier accroché au mur.

Elle suivait un autre calendrier : celui de la pluie, de la terre, des récoltes, des animaux et des saisons.

Dans les villages autour de Tafraoute Idaouzdout, la femme amazighe occupait une place essentielle dans cette organisation. Agriculture, élevage, préparation des réserves, collecte du bois, tissage, entraide familiale… son quotidien suivait un cycle qui recommençait chaque année.

Pour comprendre cette vie, il faut donc raconter non pas une journée, mais une année entière dans les montagnes du Souss.

 

🌿 Le printemps : quand la montagne reprend vie

 

Après les pluies de l’hiver, la terre change de visage.

Les collines se couvrent d’herbes et de plantes sauvages. Pour les familles qui possèdent des vaches, des chèvres ou des moutons, cette période est précieuse.

Très tôt le matin, les femmes partent chercher de grandes quantités d’herbe pour nourrir les animaux. Une partie est donnée fraîche, tandis qu’une autre est séchée et conservée.

Cette herbe séchée, appelée localement Armmou, constitue une réserve importante pour les mois où la végétation devient rare. Préparer suffisamment de nourriture pour les animaux, c’est déjà penser plusieurs saisons à l’avance.

La montagne offre également ses plantes aromatiques.

Les femmes connaissent les endroits où poussent certaines plantes utilisées depuis longtemps dans la cuisine et dans la vie quotidienne, comme Azoukni, une variété locale de thym, ou Izri, l’armoise.

Mais le printemps n’est pas uniquement une saison de travail.

C’est aussi celle où les chemins, les champs et les rencontres reprennent vie.

 

❤️ « Skker » : quand les champs devenaient aussi des lieux de rencontre

 

Autrefois, dans certains villages, les jeunes hommes et les jeunes femmes se rencontraient notamment pendant les activités agricoles.

Ces rencontres pouvaient permettre à deux jeunes de se connaître avant qu'une relation ne conduise éventuellement au mariage.

Cette tradition était connue localement sous le nom de Skker.

Dans une société où la vie collective occupait une place importante, les champs n’étaient donc pas seulement des espaces de production. Ils étaient aussi des lieux de sociabilité, de transmission et parfois de naissance de nouvelles familles.

 

🥁 Le temps des moussems, de l’Ahwach et de la poésie

 

Le printemps apporte également ses fêtes et ses rassemblements.

Parmi les souvenirs transmis dans la région figure le moussem de Tadiza, où les habitants se retrouvaient autour de la musique, de la danse et de la nourriture.

On préparait des aliments simples issus de ce que la famille possédait : des œufs, mais aussi lbsis, une préparation traditionnelle notamment à base de farine torréfiée et de smen.

Il existait également des rassemblements itinérants connus localement sous le nom de Laâmoum.

Une troupe d’Ahwach pouvait passer d’un douar à l’autre. Lorsque les musiciens arrivaient dans un village, les habitants les accueillaient, préparaient le repas et se rassemblaient pour la soirée.

Les chants, les percussions et la danse accompagnaient alors les Tinddamine, ces compositions poétiques amazighes où les mots occupent une place aussi importante que le rythme.

Des figures de la poésie locale, comme Mohammed Bakhchin, restent associées dans la mémoire des habitants à cet univers de poésie orale et d’Ahwach.

 

🌾 Mai et juin : le grand temps des récoltes

 

Puis arrive l’une des périodes les plus importantes de l’année : la moisson.

Aux mois de mai et juin, selon les terres et les conditions de l’année, les familles récoltent notamment l’orge cultivée plusieurs mois auparavant.

Certaines terres se trouvent loin du douar.

Il faut alors partir plusieurs jours, parfois beaucoup plus longtemps, et s’installer près des champs dans de petits abris traditionnels appelés localement Isgan.

Pendant cette période, toute l’organisation familiale se déplace.

On travaille, on mange et on dort à proximité des terres jusqu’à ce que l’essentiel de la récolte soit terminé.

Une fois les céréales coupées et rassemblées, vient le travail de l’aire de battage.

 

🫏 Isrraouatn : séparer le grain de la paille

 

La récolte est rassemblée sur l’aire de battage.

Traditionnellement, les animaux, notamment les ânes, participaient au foulage des céréales afin de détacher les grains des épis.

Puis venait une étape aussi simple qu’ingénieuse : attendre le vent.

Le mélange était soulevé afin que le souffle emporte les éléments les plus légers tandis que les grains, plus lourds, retombaient.

Ce travail, appelé localement Isrraouatn, ne concernait rarement qu’une personne.

Les familles s’entraidaient.

Aujourd’hui chez toi, demain chez moi.

Cette organisation porte un nom profondément ancré dans la culture amazighe : Tiwizi.

 

🤝 Tiwizi : travailler ensemble pour que personne ne reste seul

 

Tiwizi est plus qu’une simple aide entre voisins.

C’est une manière d’organiser la communauté.

Lorsqu’une famille devait terminer une récolte ou accomplir un travail important, les autres venaient l’aider. Puis le groupe se déplaçait vers une autre famille jusqu’à ce que chacun ait terminé.

Le travail était difficile, mais il devenait aussi un moment de rencontre.

On travaillait ensemble, on mangeait ensemble, on plaisantait et on partageait l’effort.

Lorsque les récoltes étaient enfin mises à l’abri, un autre cycle pouvait commencer.

 

☀️ L’été : le temps du tissage, des mariages et de l’Adghar

 

Après les longues semaines consacrées aux céréales, certaines activités se déplacent vers la maison.

C’est notamment le temps du tissage.

Dans le Souss et l’Anti-Atlas, chaque territoire a développé ses propres formes, techniques, couleurs et motifs.

À Tafraoute Idaouzdout, on retrouve notamment une pièce appelée Adghar.

 

Sa fabrication est intimement liée aux ressources disponibles dans l’environnement.

La laine de mouton constitue la matière textile principale. Les couleurs et les motifs peuvent faire appel à des matières naturelles utilisées traditionnellement : henné, charbon, écorces ou peaux de certains fruits, notamment les agrumes selon les pratiques locales.

Entre les mains des femmes, ces matières deviennent des motifs géométriques et des compositions qui racontent une esthétique propre au territoire.

L’Adghar n’était pas seulement décoratif.

Il pouvait servir à se couvrir pendant les périodes froides, tout en devenant une belle pièce portée lors des fêtes, des mariages et des grandes occasions.

Chaque pièce demandait du temps.

Le geste se transmettait de mère en fille, de génération en génération.

Le tissage devenait ainsi à la fois un objet utile, un savoir-faire et une mémoire.

Chez Rugatlas, c’est précisément cet héritage que nous cherchons à préserver : derrière une pièce artisanale se trouvent une femme, un territoire, des matières et une histoire beaucoup plus grande que l’objet lui-même.

 

💍 L’été, saison des mariages

 

Lorsque les récoltes sont terminées et que les réserves sont sécurisées, vient également le temps des grandes célébrations.

 

Dans beaucoup de villages, l’été est associé aux mariages et aux retrouvailles familiales.

Les familles se réunissent. Les maisons accueillent parents, voisins et invités. Les vêtements et textiles préparés pendant les mois précédents trouvent alors toute leur place.

L’Ahwach accompagne les soirées.

La musique résonne dans le douar.

Après des mois de travail, la communauté célèbre.

Puis l’été se termine doucement et la terre rappelle déjà les habitants.

 

🍂 L’automne : rendre à la terre ce qu’elle a donné

 

Avant les nouvelles pluies, il faut préparer les champs.

Pendant l’année, les familles ont conservé les déjections de leurs animaux. Elles deviennent un engrais naturel que l’on transporte puis répartit sur les parcelles.

Rien ou presque n’est perdu.

Les animaux donnent du lait, participent à la subsistance de la famille et produisent également la matière qui aidera à fertiliser la terre.

Les outils agricoles sont vérifiés et préparés.

Puis commence l’attente.

Tout dépend maintenant du ciel.

 

🌧️ Les premières pluies : le moment de labourer

 

Lorsque les premières pluies importantes arrivent, les terres deviennent suffisamment souples pour être travaillées.

Le labour commence.

Dans les pratiques anciennes, l’âne et d’autres animaux de trait constituaient une aide indispensable pour les familles qui ne disposaient évidemment pas des machines agricoles actuelles.

Les graines sont confiées à la terre.

Certaines familles possèdent cependant des parcelles très éloignées du village.

Commence alors une expérience particulière.

 

⛰️ Partir vivre près des terres

 

Lorsque les champs étaient trop éloignés pour effectuer quotidiennement l’aller-retour, certaines familles quittaient temporairement le douar.

Elles pouvaient s’installer pendant plusieurs semaines à proximité des cultures, dans les Isgan.

La vie devenait presque nomade.

Quelques affaires, de la nourriture, les animaux et ce qui était nécessaire pour travailler.

Puis, une fois les travaux terminés, la famille reprenait le chemin du village.

Les graines restaient derrière elle.

Il ne restait plus qu’à attendre que la pluie et la terre accomplissent leur travail.

 

❄️ L’hiver : économiser, entretenir et attendre

 

L’hiver impose un autre rythme.

Les journées raccourcissent, le froid s’installe et les ressources préparées pendant les autres saisons deviennent essentielles.

Le bois collecté auparavant sert à cuisiner et à chauffer la maison.

Car la collecte du bois faisait elle aussi partie du quotidien des femmes.

Après s’être occupée des animaux, une femme pouvait parcourir les environs pour chercher du bois sec. Il fallait également en stocker suffisamment avant les périodes pluvieuses afin de toujours disposer de combustible sec à la maison.

Tout était pensé plusieurs mois à l’avance : le fourrage pour les animaux, le bois, les céréales, les aliments conservés.

Puis les mois passent.

La pluie nourrit les terres.

Les premières herbes apparaissent.

Et le printemps revient.

Le cycle recommence.

 

🏡 Une vie difficile, mais profondément collective

 

Il serait faux de présenter cette vie comme facile.

Elle demandait une force physique considérable.

Les femmes pouvaient se lever avant le soleil, nourrir les animaux, chercher l’herbe, collecter du bois, préparer les repas, participer aux travaux agricoles, s’occuper de la maison et consacrer encore de longues heures au tissage.

Mais beaucoup de ceux qui ont connu cette époque racontent aussi autre chose : une vie plus simple, très collective et profondément attachée à la communauté.

Il y avait moins de technologie, moins de voitures, moins de démarches administratives et beaucoup moins d’objets matériels.

Les préoccupations étaient différentes.

La richesse ne se mesurait pas uniquement à ce que l’on possédait.

Elle se trouvait aussi dans la récolte rentrée avant la pluie, dans les animaux en bonne santé, dans les réserves suffisantes pour l’hiver, dans les voisins venus aider pendant Tiwizi et dans une maison capable d’accueillir un voyageur.

 

❤️ L’invité : celui pour qui on sort ce que la maison possède de meilleur

 

Dans les villages, l’arrivée d’un étranger ou d’un invité pouvait transformer une journée ordinaire en événement.

On l’accueillait avec joie.

Même lorsqu’une famille possédait peu, elle cherchait à lui offrir ce qu’elle avait de meilleur.

On préparait à manger. On servait le thé. On lui faisait une place dans la maison.

Parce que l’hospitalité ne dépendait pas de l’abondance.

Elle dépendait de l’intention de donner.

Cette générosité, cette simplicité et cette solidarité ont profondément marqué la culture des villages amazighs du Souss.

 

🧶 L’Adghar : un morceau de cette histoire

 

C’est pour cela qu’un textile traditionnel ne peut pas être réduit à un simple objet décoratif.

Lorsqu’une femme d’Idaouzdout travaille la laine, prépare ses matières naturelles et reproduit les gestes transmis par les générations précédentes, elle continue une histoire commencée bien avant elle.

Une histoire rythmée par les premières pluies.

Par les semailles.

Par Armmou séché au printemps.

Par les chants d’Ahwach.

Par les Isgan construits près des champs.

Par les ânes avançant sur l’aire de battage.

Par Tiwizi.

Par les mariages de l’été.

Et par ces longues heures où, une fois les récoltes terminées, les femmes retrouvent leur métier à tisser.

L’Adghar porte quelque chose de cette année entière.

 

Châle Adghar berbère fait main en laine naturelle de l'Anti-Atlas | Rugatlas

Chez Rugatlas, préserver cet artisanat, c’est aussi préserver la mémoire de ces femmes et raconter la vie qui existe derrière chaque pièce.

Une vie faite de terre, de laine, de patience et de transmission.

Une vie simple peut-être, mais riche de liens, de savoir-faire et de générosité.

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